Comme elle lui avait demandé la veille, Martial réveilla sa femme sitôt levé. L'aube pointait à peine, grelottante et déjà noyée de pluie, donnant envie à Léonie de rester enfouie sous les draps. Mais, se rappelant ses résolutions, elle se força à s'extraire de la chaleur du lit.
Martial s'était dirigé vers l'étable pour la nettoyer et Léonie entreprit de préparer le petit-déjeuner : elle mit la soupe à réchauffer et commença à faire revenir dans une grande cocotte un peu de graisse de confit, des champignons secs, de l'ail et du persil, du petit lard. Aux œufs battus, elle ajouta beaucoup de mie de pain et de bouillon. Elle sursauta de surprise quand elle avisa à ses côtés la présence de son mari qu'elle n'avait pas entendu approcher. Il avait fini sa corvée et venait de se laver les mains et le visage à la pompe. Elle pouvait sentir l'odeur du savon flotter jusqu'à ses narines.
« Sa-sa-sa-ça sent drôlement b-b-b-bon », la complimenta-t-il sur un ton gourmand.
Elle leva les yeux vers lui qui la dépassait d'une bonne tête. Elle ne cessait de se sentir troublée par la manière dont il remplissait l'espace, comme s'il lui offrait comme sauvegarde la force discrète de son grand corps d'homme. Elle se força à reprendre la préparation du repas en priant pour ne pas le gâter. Avant même qu'elle ait pu protester, Martial s'était mis à dresser la table en sifflotant un air inconnu et joyeux. Enfin, elle servit le tout, bien doré et bien croustillant, dont son mari fit de grosses tranches qu'il distribua équitablement.
Comme d'habitude, le repas se déroula en silence mais ce n'était pas un silence pesant. Léonie réfléchissait à ses tâches de la journée et avait hâte de mettre à exécution ses projets pour cette pièce à vivre qui la contristait tant.
« Voulez-vous que je vous prépare une collation, M. Lambert ? Demanda-t-elle subitement à son mari, se souvenant de son existence et voulant lui montrer qu'elle se souciait de lui. Si vous ne partez pas tout de suite, j'aurai le temps de vous préparer un solide casse-croûte. A moins que vous ne rentriez pour le déjeuner ?
— Je-je-je ne rentrerai q-q-que ce soir... Le reste d-d-d-de ce repas m'ira t-t-t-t-tout à fait ! »
Léonie rassembla les tranches d'omelette intactes, qu'elle enveloppa dans un torchon propre et qu'elle déposa dans un panier où une bouteille de vin, un morceau de fromage et une boule de pain vinrent compléter le tout. Martial vint prendre le panier des mains de sa femme, et il resta un instant debout face à elle, indécis sur le comportement à adopter. Enfin, il posa sa grande main sur l'épaule de Léonie, se pencha vers elle avant d'effleurer ses lèvres d'un baiser puis de se détourner brusquement, les joues en feu. Il ne se retourna pas en passant la porte pour la regarder une dernière fois, malgré l'envie qu'il en avait et qu'elle devinait à la tension de ses épaules et la raideur de son cou.
Puis, elle s'habilla en vitesse, s'occupa pour la première fois du jardin, des ruches, de la basse-cour. Cela lui prit toute la matinée et une partie de l'après-midi. Chez ses parents, qui avaient plusieurs valets de ferme et une domestique, elle n'avait jamais eu à accomplir toutes ces corvées. Enfant, elle s'était bien occupée des poules, puis avait quelques fois gardé les moutons, et enfin, adolescente, sa mère lui avait enseigné tout ce qu'une femme doit savoir pour devenir une parfaite ménagère : les travaux ménagers, la cuisine, la couture, mais fille de laboureurs aisés, elle n'avait pas eu à se commettre aux basses besognes. Luxe suprême, elle avait pu profiter des connaissances de sa mère qui lui avait appris, à elle et ses sœurs, la lecture et l'écriture, car, même si la création d'écoles de filles était autorisée à l'époque de son enfance, leur village n'en possédait pas, n'ayant pas le nombre suffisant d'habitants imposé par la loi.
Après avoir effectué ses travaux, elle mangea sur le pouce, pressée de se rendre au village mais elle prit tout de même le temps de se préparer soigneusement, déterminée à tenir le rang qui était le sien avant son mariage.
Bien que le soleil tentât de percer timidement les nuages gris, ceux-ci, annonciateurs de pluie, restaient menaçants. Aussi allongea-t-elle le pas sur le chemin qui menait au village.
En voulant entrer chez le mercier, elle croisa le neveu du maréchal-ferrant, Marcel Lefébure, qu'elle avait éconduit quand il faisait partie des foires de jeunesse et qui ne le lui avait jamais pardonné. C'était lui qui, deux années consécutives, avait décidé le groupe des jeunes hommes à accompagner le mai accroché à sa porte d'une touffe d'épines, signifiant par là qu'elle était une fille méchante. Contrariée par cette rencontre, elle faillit rebrousser chemin, puis choisit de l'ignorer, mais lui, lui tenant galamment la porte dans un geste théâtral, l'apostropha assez fort pour être entendu des chalands.
« Bonjour, madame Keu-keu-keu-keu, se moqua-t-il en faisant clairement allusion à Martial et son handicap, votre mari bégaie-t-il toujours autant? »
Léonie frémit sous la raillerie cruelle, ripostant immédiatement dans un élan de tout son être juste et bon :
« Que voulez-vous, mon mari a l'esprit tellement rapide que sa langue a parfois du mal à suivre ! Dommage que je ne puisse vous retourner le compliment... »
Et elle s'engouffra d'une démarche altière dans le passage qu'il lui avait préparé, sans lui jeter l'aumône d'un regard, le réduisant à l'insignifiance et la médiocrité de sa personne.
Elle s'efforçait de faire bonne figure devant les autres villageoises, comme si cet incident ne l'avait pas atteinte, alors qu'elle se sentait profondément mortifiée. Elle venait de vivre ce que vivait M. Lambert au quotidien, ce mépris pénible face à son infirmité, cette gêne et cette humiliation continuelles. Elle ressentait beaucoup de peine pour son mari, qui ne méritait pas de telles moqueries. Lui qui était si honnête et si droit ! Si courageux, si travailleur et si gentil...
Palpant les tissus, elle reprit peu à peu contenance puis, ayant fait son choix et payé son dû, elle s'apprêtait à partir, quand une voix amie se fit entendre :
« Tiens, c'est toi, Léonie ? »
La jeune femme se retourna, reconnut son amie Henriette Lebrun qu'elle n'avait pas revue depuis leur mariage respectif. Henriette avait épousé peu avant elle le forgeron du village, Firmin Lefébure qui était le deuxième personnage le plus important du bourg après le meunier. C'était dans sa forge que se rassemblait les nuits d'hiver la société des hommes pour prendre des décisions et débattre des problèmes de la commune. C'était également là où était officieusement désigné le conseil municipal.
« Bonjour, ma chère Henriette », lui répondit-elle chaleureusement en lui faisant la bise.
Les deux jeunes femmes se dévisageaient avec tendresse, heureuses du hasard qui les mettaient en présence l'une de l'autre. Elles avaient toujours été très proches, s'asseyant ensemble à la messe ou au catéchisme, prenant toujours place avec leurs cavaliers dans le même carré aux bals du village. Elles sortirent de la mercerie en devisant et en marchant ensemble, si bien que Léonie suivit son amie jusque chez elle sans y penser.
« Pourquoi ne prolongerions-nous pas notre conversation à l'intérieur en buvant un café ?», lui proposa Henriette qui n'avait pas envie de quitter son amie si vite. Elle était en outre curieuse d'en savoir un peu plus sur l'étrange mari que s'était choisie Léonie car elle ne se rappelait pas les avoir jamais vus ensemble.
Le rez-de-chaussée étant réservé à la forge de Lefébure, elles entrèrent dans la maison par l'escalier extérieur.
L'intérieur était cossu et accueillant et Léonie ressentit malgré elle une pointe d'envie. Qui disparut aussitôt quand elle remarqua les marques recouvrant les avant-bras d'Henriette qui venait de quitter son manteau.
« Je suis tombée dans les escaliers il y a quelques jours », crut bon d'expliquer la jeune femme qui avait intercepté le regard de Léonie. Celle-ci, soucieuse de ne pas contrarier son amie, se tut mais elle avait clairement deviné des traces de maltraitance reconnaissables à l'empreinte visible des doigts et du pouce qui avaient meurtri la chair. A l'expression d'Henriette, Léonie sut que son amie ne lui permettrait pas d'aborder le sujet.
D'ailleurs, celle-ci se prêtait à ses devoirs d'hôtesse avec une affabilité non feinte. Elle servit le café dans un adorable service en porcelaine, disposa dans une assiette joliment décorée des biscuits parfumés au gingembre et à la cannelle, posa la question qui lui brûlait les lèvres depuis leur rencontre fortuite :
« Quelle cachottière tu fais, ma chère Léonie ! Étais-tu déjà engagée à M. Lambert le jour de mon mariage ? »
Léonie prit le temps de répondre, savourant la première gorgée de vrai café qu'elle buvait depuis ses noces avec Martial Lambert. Le café étant devenue une denrée chère, hors de sa portée désormais, elle en était réduite à faire griller des grains verts de café bon marché mélangés à de la chicorée et quelques graines de lupins qui donnaient, une fois passés au moulin en fer fixé au mur, un liquide noirâtre tout juste bon à réchauffer le ventre.
« Non pas, Henriette ! Tu sais bien que tu aurais été la première à connaître le nom de mon promis si j'en avais eu un... Disons que mon père m'a annoncé mon mariage avec M. Lambert quelques semaines à peine avant sa célébration ! »
Henriette sentit les réticences de son amie à continuer sur ce sujet, et comme elle-même ne tenait pas à parler de sa vie conjugale, elle changea habilement de conversation. L'espace d'un instant, elles retrouvèrent la gaie insouciance de leur adolescence, loin des dures réalités du mariage et de son cortège de désillusions. Elles riaient à l'évocation d'un souvenir heureux quand la porte s'ouvrit sur Firmin Lefébure. Léonie sentit son amie se raidir à l'approche du mari, qui vint poser sa main sur son épaule tout en saluant avec courtoisie l'invitée présente.
« Votre tournée s'est bien passée, mon ami ? demandait Henriette au forgeron, secrètement dépitée de le voir rentré si tôt.
— Le mieux du monde... Au fait, madame Léonie, vous pourrez dire à votre mari que j'accepte son paiement en bois de chauffage. Qu'il prépare ses outils à réparer pour demain, je finirai mon tour par les Agasses. »
Pendant la saison morte ou juste avant la période des gros travaux agricoles, Firmin Lefébure avait l'habitude de faire le tour des fermes pour récupérer les outils à réparer. Tous les paysans n'ayant pas les moyens de se racheter des outils neufs, on réparait ceux qui étaient usés aussi longtemps qu'il était possible. Léonie était en train de lui répondre quand elle se rendit compte que la main de Lefébure était toujours posée sur l'épaule d'Henriette. Ce qu'elle avait naïvement pris pour un geste d'affection n'était en fait qu'une manifestation de son autorité toute-puissante sur sa femme. D'ailleurs, celle-ci, incommodée par cette pression eut un bref et involontaire tressaillement, attirant de nouveau l'attention de Léonie sur cette main, qui, elle en était sûre désormais, frappait.
C'est alors qu'elle remarqua sur le cou de son amie, malgré le col de la chemise, des ecchymoses semblables à celles qui meurtrissaient ses avant-bras.
Elle releva le regard vers Henriette qui avait plaqué un sourire factice sur son visage. De peur d'aggraver la situation, Léonie se força à rester impassible. Malgré l'amabilité dont faisait preuve Lefébure, qui sait à quels excès violents il se livrerait après son départ s'il se doutait que Léonie avait deviné ? Elle finit par prendre congé en dépit du tourment qui l'assaillait d'abandonner son amie aux mains de cette brute. Mais qu'aurait-elle pu faire pour s'opposer au malheur d'Henriette ? Et d'ailleurs, celle-ci, l'aurait-elle laissée faire ?
Léonie se sentait impuissante. Elle avait l'impression que son amie portait un masque derrière lequel elle se cachait... comme elle cachait derrière un col de chemise empesé les ecchymoses sombres et violacées qui meurtrissaient son cou. Malgré la présence oppressante de son mari, Henriette avait tenté de donner le change mais ses yeux blessés l'avaient trahie. Quand Léonie eut dépassé les dernières maisons du bourg, elle prit un chemin de traverse qui coupait droit vers sa fermette des Agasses. Une flèche rousse qui traversait la voyette* interrompit sa songerie. C'était un écureuil, signe de malemort et la jeune femme se signa pour conjurer le mauvais œil. Elle reprit sa route, mais presque aussitôt un bruit de cloches porté par le vent d'ouest interrompit sa marche. Cela venait du bourg.
La grosse cloche sonnait trois coups, annonçant le début de l'Angélus du soir. Léonie joignit les mains, se tourna vers le calvaire le plus proche et commença à réciter dans un murmure la prière dédiée à la Vierge et aux mystères de l'Annonciation: « Angelus Domini nuntiavit Mariæ...Benedicta tu in mulieribus... Per eumdem Christum Dominum nostrum... » tandis que le crépuscule tombait légèrement et qu'une brume enveloppait déjà les aulnes du marais des Hauts-Buttés. Elle prononçait l'angélus mécaniquement, trop perturbée par la découverte des brutalités que Lefébure exerçait sur Henriette ; elle se rendait douloureusement compte que les femmes mariées dépendaient entièrement du bon vouloir de leurs maris : Henriette avait une belle maison accueillante, mais elle était battue par son époux ; sa sœur Suzanne deviendrait l'une des premières dans la hiérarchie du village mais son mari monnaierait chacune de ses faveurs. Son lot à elle était sans doute le moins détestable malgré la pauvreté de son mari et la risée dont il était l'objet - et elle par ricochet. « Amen. » acheva-t-elle avant que le carillon de la plus petite cloche sonnât la fin de la prière.
A la ferme des Agasses, la vie reprit son cours, monotone. La joie qu'avait éprouvée Léonie à acheter du tissu pour confectionner les rideaux avait été flétrie par son sentiment d'impuissance à venir en aide à son amie Henriette. Malgré tout, elle s'attela à la tâche dès le lendemain ; cela lui prit deux jours pour couper et coudre les voilages. Puis, elle ramena d'une de ses promenades des fleurs sauvages qu'elle mit dans un pot de fer pour égayer la pièce. Mais le cœur n'y était plus. Seul Martial parut enchanté par les changements qu'il découvrit le soir et dont il lui fit compliment en bégayant.
Après le souper, elle éprouva le besoin de se changer les idées, aussi pria-t-elle son mari de lui jouer un air de musique. Martial s'exécuta immédiatement, heureux de complaire à sa femme. Léonie fut à nouveau touchée par son talent à exprimer à travers le violon ce que lui-même ne pouvait dire avec les mots. Puis, il joua une contredanse à sa façon, très gaie, très entraînante. Léonie ne put s'empêcher de battre la mesure avec le pied, et elle regretta qu'un autre ne jouât à sa place pour pouvoir danser avec son mari. Elle se rappelait avec un pincement au cœur le moment où il l'avait fait tournoyer sur l'aire de bal le jour de leur mariage. Elle n'en avait rien montré mais elle avait pris beaucoup de plaisir à être sa cavalière, surprise qu'il fût aussi doué pour la danse. Mais c'était un plaisir éphémère et quant à choisir, Léonie aurait préféré qu'il ne soit pas affecté par ce défaut d'élocution qui la privait du plaisir de la conversation. Elle se sentait d'ailleurs frustrée de ne pouvoir discuter avec lui le soir avant le coucher, de ne rien pouvoir partager avec lui de ses doutes ou états d'âme, de ces petits bonheurs tout simples de la journée. Puis elle se fit la réflexion que, même sans ce handicap, le manque d'instruction de son mari aurait limité leur conversation, ajoutant davantage à sa frustration.
Après cet agréable intermède musical, elle alla chercher le linge à ravauder. Elle avait honte du laisser-aller qu'elle avait montré à son époux ces dernières semaines. Quelles remontrances elle aurait méritées de sa part, lui qui était si dur à la tâche et si infatigable ! Martial, après avoir effectué quelques travaux de vannerie, se coucha alors qu'elle s'abîmait toujours les yeux sur le raccommodage. Le jeune paysan finit par quitter le lit pour venir la chercher.
« V-v-v-vous aurez b-b-b-bien le temps demain de finir v-v-v-votre ouvrage. P-p-p-profitez que nous n'ayons p-p-p-pas d'enfants pour v-v-vous octroyer q-q-q-quelque repos !
— Non, protesta Léonie d'une voix têtue. Je me suis assez reposée ces derniers temps. Allez donc vous recoucher ! »
L'allusion aux enfants l'avait quelque peu affolée car elle avait cru y voir une invitation à accomplir ses devoirs conjugaux. Or, malgré l'affection qu'elle commençait par éprouver pour son mari, elle se sentait encore meurtrie d'avoir été l'objet de cette transaction commerciale dont elle le tenait pour responsable. Martial, de son côté, bien loin de se douter du malaise de sa femme, lui ôtait doucement l'ouvrage des mains, la conduisait jusqu'au lit.
Puis il souleva les couvertures, l'invita à s'y glisser avant de la rejoindre et de refermer son bras autour de sa taille. Il enfouit son visage dans les cheveux dorés tout en se tenant tout contre elle. Son corps épousait si parfaitement le sien qu'elle pouvait sentir les muscles durs de son ventre et de ses cuisses contre son dos et ses jambes. Elle se sentait terriblement gênée par cette proximité sans toutefois oser esquisser le moindre geste pour s'éloigner. Puis, à la respiration plus lente de son mari, elle comprit qu'il s'était endormi, et ce constat la détendit, même si le sommeil mit du temps à l'emporter.
Le même rituel se répéta les nuits suivantes. Martial semblait se contenter de cette privauté qu'elle lui consentait et qui la troublait de plus en plus alors même qu'il ne se passait rien. Dans le même temps, elle lui savait gré des efforts nouveaux qu'il faisait à la table du petit-déjeuner ou du souper pour lui parler. Léonie, de son côté, tentait, par ses questions, de mieux le connaître, mais il s'enfonçait invariablement dans un silence buté dès qu'elle abordait le sujet de son passé ou de sa famille. Leur bavardage finissait par tourner court mais au moins, son mari tentait de rendre leurs tête-à-tête moins monotones.
Léonie eut bientôt l'idée d'aller vendre au bourg le lait frais tiré de leurs deux vaches. Elle y allait au petit matin afin d'être revenue à temps pour le passage du herdier**, qui, vers huit heures et à partir de la mi-avril, emmenait les vaches des habitants en forêt pour paître les herbes sauvages. Après la Toussaint, quand la mauvaise saison serait revenue obligeant les vaches à rester à l'étable, elle pourrait effectuer une deuxième tournée de lait vers quatre heures de l'après-midi. Martial avait fabriqué une petite charrette à laquelle était attelé Gambetta et où étaient entreposées les bidons de lait ainsi que l'écuelle à boire du chien. Léonie, ravalant sa fierté, faisait du porte à porte et ramenait ses trente sous par jour les fois où les vaches donnaient généreusement du lait. Elle s'était constituée une clientèle attitrée, évitant soigneusement les personnes qui lui causeraient trop de honte à servir.
Ce jour-là quand elle rentra de sa tournée, elle trouva Martial adossé au comptoir de la cuisine, l'air perdu dans ses pensées. Léonie aurait bien aimé en franchir le seuil. Son mari regrettait-il son mariage avec elle, qui n'était même pas vraiment sa femme ? Comment arrivait-il à trouver ces trésors de patience, cette douceur envers elle jamais démentie alors qu'elle ne pouvait être qu'une déception pour lui ? Le soupir qui lui échappa le tira de sa rêverie.
Il lui sourit, saisit doucement ses coudes pour la rapprocher de lui. Elle se retrouva accidentellement entre ses cuisses, dans une position qu'elle jugea scandaleusement indécente. Elle se raidit instinctivement, mais comme il ne faisait pas mine de resserrer son étreinte, lui laissant toute latitude de se reculer, elle resta finalement à sa place.
« C-c-c-comment s'est p-p-p-assée votre t-t-t-tournée ? »
Léonie, troublée par le contact de son corps, se trouvait dans l'incapacité de répondre. Elle sentait la chaleur de ses mains sous ses coudes se diffuser dans sa propre chair. Cette sensation lui rappelait celle de son mariage quand Martial avait plaqué sensuellement ses deux mains chaudes sur sa nuque et sur sa taille pour lui donner le baiser du marié. Elle avait ressenti ce même trouble. Attendant sa réponse, Martial la fixait de ses magnifiques yeux pers à l'expression toujours si bienveillante et dans lesquels elle eut l'impression de se perdre. Une de ses mains était posée sur l'épaule du jeune homme, comme pour garder une distance respectable, mais comme elle bougeait pour raffermir sa prise, elle perdit l'équilibre et son buste s'écrasa sur le torse dur de son mari.
Ce fut comme un signal et Martial pencha sa tête vers la sienne avant de s'arrêter en chemin pour quêter son accord. Alors Léonie ferma les yeux en signe d'assentiment et les lèvres de Martial s'appuyèrent sur les siennes. C'était un baiser doux, léger, respectueux, plein de promesses à venir mais qui n'avait déjà plus rien à voir avec celui, timide et maladroit, de leur mariage. Bien qu'une étrange sensation se propageât au creux de son ventre, Léonie n'osait lui rendre son baiser et au moment où elle se décidait, des coups frappés avec vigueur à la porte les interrompit.
« Entrez ! » cria-t-elle tout en se reculant vivement. Elle était surprise de se sentir contrariée par cette interruption, mais elle le fut davantage en voyant s'avancer sa sœur aînée dans l'unique pièce à vivre. Suzanne s'arrêta seulement après quelques pas, les lèvres pincées en un rictus de dégoût. Léonie ne savait pas si cette réaction était due à l'aspect misérable de la pièce ou à leur étreinte qui ne s'était pas assez rapidement dénouée.
« Maman m'a demandé de t'apporter cette galette au sucre , expliqua Suzanne en tendant son panier.
— J-j-j-j-je vous laisse d-d-d-discuter entre fi-fi-filles », annonça Martial en se redressant.
Mais il restait près de sa femme, hésitant sur la manière de prendre congé. Enfin, il se décida à effleurer d'une caresse la joue de Léonie, lui sourit tendrement avant de laisser les deux sœurs ensemble. Celles-ci s'observaient en chien de faïence. Suzanne prolongea ce duel silencieux en laissant son regard fureter dans chaque recoin de la pièce ; elle en enregistrait tous les pauvres détails, son visage se décomposant au fur et à mesure.
« Je me demande comment tu peux accepter de vivre dans de telles conditions rudimentaires... ne put s'empêcher d'attaquer Suzanne, consternée de découvrir à quel point sa sœur avait régressé dans l'échelle sociale. Avec des animaux..., continua-t-elle, écœurée. Comme un animal ! M'étonne pas que maman s’inquiète pour toi ! Il paraît que tu lui as dit que tu vivais un véritable calvaire... »
Léonie était trop choquée par ces paroles pour réagir immédiatement. Elle savait sa sœur prompte à parler sans réfléchir mais elle ne l'aurait pas cru capable de lui piétiner ainsi le cœur et l'âme. Enfin, elle retrouva l'usage de la parole :
« Je n'ai jamais dit que... De toute façon, tu ne sais pas ce que tu racontes ! Je te défends de médire ainsi de la maison de mon mari qui est un homme bon et respectueux. Plus que ne le sera jamais ton Gontran avec tout son argent...
— Remets-toi, je ne pensais pas à mal. Tu sais, je suis de ton côté ! »
Léonie reconnut en son for intérieur que Suzanne était effectivement plus écervelée que méchante.
« Si tu es de mon côté, ne parle plus jamais ainsi de mon mari ! Il ne mérite pas ton mépris...»
Martial, de son côté, avait entendu sans le vouloir la conversation des deux sœurs, ou tout du moins le début. Au mot « calvaire », il avait pressé le pas vers le couvert des bois à quelques jets de pierre de la fermette, et même bien à l’abri de la forêt, il avait continué à marcher longtemps, avant de se laisser tomber au pied d'un tremble et d'éclater en sanglots, toute honte bue. Peu importait à cet instant qu'il était indigne pour un homme de pleurer mais il se sentait si misérable et si humilié. Il n'avait plus jamais pleuré depuis la mort de sa mère quand il avait neuf ans. Mais entendre critiquer la ferme de Pépé Mahut, l'endroit où il avait connu le début du bonheur, où il avait trouvé la sécurité et l'affection bourrue du vieil homme qui les avait recueillis sa sœur et lui à un moment où leur vie avait failli basculer dans un sordide sans retour, c'était comme leur dénier le droit à la dignité humaine, et pire, c'était comme cracher sur la mémoire de cet oncle bien-aimé. « Comme un animal », « un véritable calvaire » ! Voilà ce qu'était obligée d'endurer Léonie par sa faute. Le froid qui tombait lui fit reprendre conscience de l'endroit où il se trouvait. Il se leva pesamment, marcha au hasard ; il répugnait à rentrer chez lui pour lire dans les yeux de sa femme tout le mépris qu'il lui inspirait.
Sans même s'en rendre compte, ses pas le portèrent jusqu'au bourg. Devant l'auberge, Martial hésita un long moment, mais, pour la première fois depuis longtemps, il éprouvait le besoin de se retrouver en présence d'autres êtres humains. Même sans leur parler. Même s'il devait subir leurs moqueries habituelles. Ce serait toujours un dérivatif à la douleur intolérable qui lui broyait la poitrine.
Alors, il poussa la porte de l'estaminet.
Le cabaret, ce soir-là, n'était qu'à moitié plein, mais déjà plein de fumée et de bruit, retentissant de la joie épaisse des pauvres gens. Des jeunes, au fond, chantaient ; des vieux, à la peau parcheminée, au menton tremblant, buvaient lentement, prenant garde à ne pas verser le contenu de leur verre qu'ils reposaient prudemment sur le comptoir ; d'autres, jouaient aux cartes en riant fort. Martial s'installa à une table isolée.
Une épaisse buée encrassait les carreaux de la fenêtre en face de lui ; au-dehors, il s'était remis à pleuvoir.
« Comme un animal », « un véritable calvaire » ! Voilà comment on le considérait... et voilà pourquoi Léonie ne serait jamais totalement sa femme ! Il comprenait mieux maintenant sa gêne et sa retenue quand il tentait un geste tendre à son égard. Pourtant, il avait cru que leurs relations s’amélioraient doucement, qu'une certaine complicité s'installait entre eux, faite de respect et d'attente, mais apparemment, seul le sentiment de son devoir guidait la conduite distante de Léonie. Et certainement pas le début d'un abandon. Jamais dans sa vie d'homme, il n'avait souffert de son isolement avec autant de violence. Il se recorda ses chers disparus. Morte la mère si douce et si bonne, mort le fiancé de sa sœur pour l'avoir remplacé sur le métier en marche alors qu'il était paralysé par la peur, morte la Lucie, sa sœur aînée, qui l'avait tant choyé, morts la Marie et le petit Jacques si tristes d'être de ce monde, mort son grand-oncle bien-aimé qui lui avait légué sa ferme et le goût du bonheur. Ne lui restait plus que sa sœur Marthe, si dévouée et si courageuse mais qui vivait à la ville et qu'il ne voyait au mieux qu'une fois par mois...
« Qu'est-ce que je vous sers, Lambert ? » lui demandait le patron du café, d'une voix un peu rogue.
Martial sursauta, dérangé dans sa rêverie mélancolique.
« Ce q-q-q-que vous avez d-d-d-de plus fort !
— Une absinthe, une ! » Cria Antonin Chasnel à la patronne après avoir reniflé de dédain.
On lui apporta rapidement un verre haut et large au fond duquel gisait un liquide vert anisé. Puis on versa de l'eau glacée goutte à goutte sur un sucre posé sur une cuillère percée, elle-même placée sur le verre afin d'exhaler les arômes de la liqueur. Martial, en voyant l'absinthe se troubler progressivement, ne fut plus sûr de vouloir l'ingurgiter, mais les mots cinglants lui revinrent en mémoire - « comme un animal », « un véritable calvaire » - et il porta le verre à ses lèvres, espérant y trouver l'oubli. A la première gorgée, il faillit recracher le spiritueux, à la deuxième, un bien-être chaleureux se communiqua à tout son corps, à la troisième, il se sentit le cœur grisé, à la dérive. Deux masses s'affalèrent brusquement à sa table le sortant de sa bienheureuse torpeur. C'était Isidore Huart, cloutier de son état, et son compère de beuverie, Zéphirin Malcotte, le garde-champêtre qui avait été l'un de ses témoins de mariage.
« Ça alors ! Martial Lambert ! S'écriait Isidore d'un ton ébahi. C'est la première fois qu'on te voit au cabaret, gamin, comment se fait-ce ? C'est la Léonie qui t'a fait des misères ?
— Faut dire, qu'elle est aussi orgueilleuse que son père, elle doit pas être facile à vivre ! Et pis, elle doit être comme toutes les autres femmes : chattemite avant le mariage, mégère juste après...
— Ne pa-pa-pa-parlez pas d-d-d-de ma femme c-c-c-comme ça !
— C'est vrai, tais-toi donc Zéphirin, tu vois bien que tu fais de la peine au gamin ! La Léonie, elle est peut-être fière comme Artaban, mais elle a le cœur sur la main... Je me souviens quand ma bonne femme a reçu sur la tête une ardoise échappée d'un toit en réparation et qu'elle a dû garder la chambre quelques jours, eh ben, la Léonie est passée chez moi préparer la soupe du soir et s'occuper de mes enfants jusqu'à ce que la Georgette soit rétablie... Pour sûr, gamin, ta femme, elle aime les chiards et saura s'occuper de ceux que tu lui feras !
— Oui, oui, oui, confirma Zéphirin qui ne voulait pas être en reste et tenait à se rattraper, elle est en plus loyale , la Léonie ! L'autre jour, elle a joliment rabattu le caquet au fils Lefébure qui s'était moqué de toi... Ah ça, j'aurais pas aimé être à sa place à çui-là ! Surtout que depuis, il se fait gaudir à chaque rencontre... Cré vains dieux, ça lui apprendra à être aussi gourdiflot !
— Ma femme a p-p-p-pris ma d-d-d-défense ? » S'étonna Martial, incrédule.
Et Zéphirin se lança dans l'histoire que tous les villageois se répétaient en riant depuis une semaine. Egayé par son propre bavardage, le garde-champêtre voulut payer sa tournée. Puis, ce fut le tour d'Isidore Huart. Et Martial se sentit obligé de payer la sienne. Zéphirin, ancien soldat d'Afrique, les régalait de ses anecdotes, pérorant sur ses campagnes, réelles ou imaginaires.
« Vous ai-je parlé des requins qui infestent la rade d'Alger ? Croyez-moi si vous voulez mais voilà-t'y pas qu'un jour que nous nous baignions, une de ses sales bêtes a coupé le « zobi » à un de mes camarades... Parfaitement ! Même que la mer s'est toute teintée de sang... Et j'vous ai raconté la fois ousque j'avions...»
Ils vidèrent ainsi plusieurs bouteilles. Martial et ses deux compagnons de beuverie quittèrent l'auberge vers dix heures. Dehors, des flocons de neige printaniers les accueillirent sans les dégriser.
Magnifiquement saouls, ils battaient la route, se soutenant mutuellement, portés de-ci de-là par un petit vent du nord. Zéphirin, que le récit de ses années de soldat avait rajeuni, chantait à tue-tête des chants militaires très obscènes. Enfin, vint un moment où Martial dut s'accoter, le front dans la main, secoué par des hoquets de plus en plus rapprochés ; il finit par vomir dans le fossé. Ses camarades le relevèrent chacun par un côté, et ils repartirent d'une démarche vacillante.
« Ah, sacré nom de Dieu de nom de Dieu de saloperie de putasserie de vache ! S'échauffait Zéphirin, trahi par les lois de l'équilibre. Qui m'a foutu des sales chemins pareils ? Et même pas droits ! C'est encore ce feignant de cantonnier qui aura salement mal fait son travail ! Ah, tonnerre de Dieu ! »
Repris par un chavirant mal de cœur, Martial se laissa tomber sur une pierre, l'estomac en révolution. Et il laissa derechef une trace de son passage. Ils durent faire ainsi plusieurs haltes avant d'arriver aux Agasses. Les trois hommes n'en menaient pas large, ne sachant quel accueil leur réserverait Léonie.
Enfin, Isidore, courageusement, se décida à frapper, et la femme de Martial s'encadra dans le chambranle, en chemise de nuit, l'air inquiet d'avoir attendu si longtemps le retour de son époux.
« Ne soyez pas trop dure avec votre homme, Léonie, bafouillait Isidore d'une voix pâteuse, le pauvre avait bien de la peine... Et.. euh... on a essayé de lui remonter le moral comme on a pu, voyez-vous !
— De la peine ? Et pourquoi donc ? Mon Dieu, dans quel état me le ramenez-vous ! Il est trempé et tout crotté », grondait Léonie en découvrant la mise de son mari.
Elle s'approchait pour lui enlever sa veste quand la forte odeur d'alcool la fit reculer d'un pas.
« Ne vous inquiétez pas, m'ame Léonie, on va l'aider à se mettre au lit ! »
Mais ce faisant, ils renversèrent les chaises, firent tomber les marmites et provoquèrent un tel tapage que Léonie s'empressa de les mettre à la porte. Quand elle se retourna, Martial s'était endormi et ronflait comme une forge. Elle finit de le déshabiller en soupirant, préoccupée par cet écart inhabituel. Qu'avait déjà dit sa mère à propos de Martial ? Qu'il ne fréquentait pas le cabaret où venait s'enivrer la plupart des hommes du village ? Et Léonie se prit à espérer que cette soirée de soûlerie ne devienne pas une mauvaise habitude. Puis elle se recoucha, se tenant le plus éloignée possible de Martial et des vapeurs d'alcool qu'il exhalait.
____________________________________________________________________________
* voyette : patois ardennais signifiant petit chemin
**herdier : pâtre communal qui conduit la herde (troupeau de vaches) chaque jour dans les bois appartenant au village
____________________________________________________________________________
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire